vendredi 15 juin 2012

Dialogue sur la mort


SCÈNE 1

Le marché Atwater, proche de l'endroit où ils vendent de la crème glacée. Sophie attend assise sur un banc en lisant un livre de poche. Marie vient la rejoindre en enlevant ses écouteurs de ses oreilles.

Marie :      Salut! J'ai apporté mon nouvel appareil photo que je voulais te montrer.

Sophie :     Ça t'a don bin pris du temps pour t'en venir.

Marie :      Ouin, scuse-moi. C'est à cause que ma mère m'a appelé pour me dire que ma grand-tante Jeannine est décédée. Faque on a jasé un petit bout de temps.

Sophie :     Oh, désolé pour ta grand-tante. Étiez-vous proche?

Marie :      Non… Bin ça faisait longtemps que je l'avais pas vue. D'habitude elle est là pour le party de famille du jour de l'an mais j'y vais rarement. Quand j'étais petite, on la voyait plus souvent. Ça fait bizarre quand même de penser que je la verrai pu jamais.

Sophie :     Ouin, je comprends ce que tu veux dire. (Elle se lève) On marche?

Sophie range son livre dans sa sacoche. Les deux filles commencent à marcher vers le petit pont piétonnier qui traverse le canal Lachine.

Marie :      Ça va me faire de quoi, je pense, au party du jour de l'an de voir que ma matante sera pas là.

Sophie :     Ouin c'est comme l'an passé quand mon chien Pollux est mort…

Marie :      (D'un ton légèrement offensé ou méprisant) Euh scuse mais là j'te parle pas d'un chien. J'te parle d'une personne! Ça a rien à voir.

Sophie :     Mais j'te parle pas d'un chien ni d'une personne. J'te parle du deuil. Du vide laissé par l'absence de ce qu'on a perdu. Dans le fond, toi tu vas juste te rendre compte de l'absence de ta grand-tante une fois par année, au party du jour de l'an. Moi mon chien m'accueillait tous les jours quand je revenais de travailler. Il me réveillait le matin pour que j'y donne du mangé. Il restait assis à côté de moi quand je regardais la télé. Bref, son absence je la sentais tous les jours, faque le deuil a été plus difficile. Ça a rien à voir avec la valeur de celui qu'on a perdu ni avec le degré d'amour qu'on lui portait.

Marie :      Vu de même…

Les deux s'arrêtent sur le petit pont et s'accotent sur le rebord. Elles restent un bref instant en silence et regardent l'eau.

Marie :      Je l'sais que t'es athée mais…

Sophie :     (La coupant) On est mieux de pas s'embarquer là-dedans.

Marie :      Non mais, juste pour savoir, tu penses-tu que nos proches décédés restent avec nous d'une quelconque façon? Genre qu'ils nous protègent et nous guident comme des anges gardiens?

Sophie :     Tu l'sais ç'que j'vas répondre, alors pourquoi tu poses la question?

Marie :      J'sais pas. Je me dis que même si tu crois pas en Dieu, tu crois peut-être quand même à une sorte de vie après la mort.

Sophie :     J'pense pas que tu soyes dans un bon état d'esprit en ce moment pour entendre ç'que je pense de t'ça. Pis tu veux pas vraiment savoir ce que moi je crois, t'espères juste que je confirme ce en quoi tu crois déjà.

Marie :      Faque tu penses vraiment qu'y a rien? On vît, on meurt pis pouf c'est fini? On n'existe pu?

Sophie soupire sans répondre et continue de fixer l'eau.

Marie :      Comment tu peux croire ça? Ça serait horrible…

Sophie :     (D'un ton agacé et désireuse de clore le sujet) Bon. Premièrement, c'est pas parce que quelque chose serait horrible que c'est forcément faux. C'est horrible qu'il y ait eu un génocide au Rwanda; bin y en a eu un quand même! Pis deuxièmement, c'est pas si terrible que ça quand on y pense que y aille pas de vie après la mort.

Marie :      Comment ça « pas si terrible »? Comment tu fais, toi, pour accepter la mort d'un proche si pour toi ça veut dire qu'il existe pu du tout?

Sophie :      J'essaye… disons, de voir le temps comme… un espace.

Marie :       Hein?

Sophie :     (Pointant un pédalo qui est amarré au bord du canal) Imagine que ça c'est une machine à voyager dans le temps.

Marie :      (Riant) Quoi?

Sophie :     Pour vrai. Imagine ça. Donc y a deux places, c'est parfait, on embarque toutes les deux dedans et on recule dans le temps! Mettons qu'on s'en va un an dans le passé. Qu'est-ce qui arrive avec ta tante Jeannine et mon chien Pollux?

Marie :      Bin, ils sont pu morts.

Sophie :     Exact. Et comment ça se fait qu'ils sont vivants? Est-ce que la machine les a ressuscités et va leur redonner la mort mèqu'on revienne dans le présent?

Marie :      Non non. Ils sont vivants parce qu'on est revenu dans le passé pis qu'ils étaient vivants dans ce temps-là.

Sophie :     Voilà. Donc nos proches trépassés n'ont pas cessé d'exister. Ils sont vivants mais dans le passé.

Marie :      Mais ça l'existe pas les machines à voyager dans le temps.

Sophie :     Ç'pas grave! Ça veut juste dire que nous on peut pu retourner dans le passé. Mais c'est quand même là que se trouvent nos défunts. C'est comme s'ils étaient dans un lieu où nous autres on n'est pu.

Marie :      Ouin… J'pense que j'comprends ton point mais… ouin, bof.

Sophie :     C'est ça que j'ai dit à la nièce à mon chum l'autre jour.

Marie :      Quoi ça?

Sophie :     Bin la p'tite m'a demandé où était sa grand-mère décédée. Faque je lui ai dit qu'elle était dans le passé.

Marie :      Voyons don. Elle a quoi, genre six ans? Tu peux pas dire un affaire de même à une enfant. Elle est trop jeune pour comprendre.

Sophie :     Justement. Elle comprend pas trop ce que ça veut dire, ça, « le passé ». Faque, en remettant le mot en contexte, elle a l'impression que c'est juste un endroit inaccessible aux vivants et où vivent les morts.

Marie :      Hum… faque c'est un peu comme si tu lui disais que sa grand-mère est au ciel?



Sophie :     C'est exactement comme si je lui disais que sa grand-mère est au ciel. Sauf que, mèqu'à soye plus grande pis qu'à comprenne ç'que ça veut dire le mot «/passé/», elle va avoir le choix de garder sa croyance en changeant de mot ou de changer sa croyance en gardant le mot. Je veux pas pis je peux choisir à sa place ses croyances.

Marie :      Ouin chu pas sûre d'être d'accord mais en tout cas.



SCÈNE 2

Les deux filles sont assises dans l'herbe sur le bord de l'eau. Marie a sorti son appareil photo. Sophie mange un popsicle et l'a presque fini.

Marie :      Oui mais mettons que c'est toi qui est mort, qu'est-ce que tu vis?

Sophie :     Tu vis pas, t'es mort.

Marie :      Non mais, j'veux dire, qu'est-ce tu ressens?

Sophie hausse les épaules.

Sophie :     (Articulant mal puisque ayant son popsicle dans la bouche) E-rien.

Marie :      E-rien? Faque pour toi quand t'es mort tu fais juste être pogné dans un néant ténébreux pour toujours?

Sophie :     Même pas. Tu ressens rien. Ni douleur, ni plaisir, ni même le passage du temps. T'existes pu.

Marie :      J'peux pas m'imaginer ça.

Sophie :     Check, (elle montre le bâton du popsicle qu'elle vient de finir de manger) tu vois cet objet-là? Il commence ici (elle pointe l'une de ses extrémités) et finit là (elle pointe l'autre extrémité). Y existe pas ailleurs qu'entre ces deux points. Tout ç'qui existe a une étendu limitée dans l'espace!

Marie :      Hum-hum (acquiescant).

Sophie :     Bin si tu te dis que le temps, dans le fond, c'est comme l'espace, tu te dis que notre finitude est pas juste spatiale, mais temporelle aussi. Dans le temps, j'existe juste entre ces deux points (elle pointe à nouveau les deux extrémités de son bâton de popsicle) qui sont ma naissance et pis ma mort. C'est facile à imaginer, même que c'est logique quand tu y penses.



Marie :      Oui mais, mettons, mèque je meurs. Tsé un instant mâ être quelque chose, consciente pis toute, pis l'instant d'après c'est fini, j'existe pu? Y me semble que ça se peut pas. J'arrive pas à m'imaginer ç'que ça me ferait à ce moment-là. Tsé ç'que t'expérimentes personnellement quand c'est toi qui arrête d'exister.

Sophie :     Je sais pas trop… j'me dis qu'on vit jamais vraiment ça. Notre conscience se déplace dans le temps mais à se trouve toujours à un moment où àl existe. (Elle sort son livre de sa sacoche) Tiens, ça ç't'un livre que ch't'en train de lire. Chu rendu là (Elle pointe son signet qui est environ au milieu du livre). Qu'est-ce qui va arriver au livre mèque je l'aille fini? Il va-tu disparaître? Bin non.

Marie :      C'est quoi le rapport?

Sophie :     Le livre existe au complet, du début à la fin, peu importe où je suis rendu dans ma lecture, et même si je l'ai fini ou que je l'ai même pas commencé. La vie c'est peut-être pareil. Le moment présent c'est peut-être juste comme un signet, mais même si on a l'impression d'être juste des signets, on est des livres. Peut-être que c'est comme qu'à la fin de ma vie, je la recommence encore, exactement de la même façon, sauf que je me rappelle pu l'avoir déjà vécue. Ou peut-être que c'est comme quand t'écoutes une liste de tounes sur ton lecteur mp3 (Elle pointe le iPod de Marie). Tsé mettons que chaque jour de ma vie est comme une toune, pis que la liste est sur shuffle. Faque quand je me couche le soir, en me réveillant je peux me retrouver dans n'importe quel autre jour de ma vie. Trente ans dans le futur peut-être, ou le matin de ma fête de cinq ans. Mais à chaque fois, je peux juste me rappeler des souvenirs de ce qui se trouve en amont dans l'axe du temps. Je peux même revivre plein de fois la même journée. L'affaire c'est qu'en me couchant le soir, je peux être sûr que le lendemain mâ me réveiller un jour qui est pendant ma vie pis jamais après ma mort. Donc je ne serai jamais morte parce que le passage du temps est subjectif.

Marie fait une face exprimant une compréhension partielle et des doutes sur la santé mentale de son amie.

Sophie :     Mais dans le fond, toute ça c'est peut-être juste ma façon à moi d'éviter de confronter la réalité. Au fond, la mort c'est peut-être juste vraiment le néant.

Marie :      J'arrive pas à m'imaginer ce néant.

Sophie :     Moi non plus j'arrive pas à me représenter ça. Mais quand on y pense, tu peux pas non plus t'imaginer c'est quoi d'exister pour toujours. Ça voudrait dire que, mettons, dans mille milliards de milliards d'années, on serait encore là, sous une forme ou une autre, alors que la Terre pis le Soleil seraient détruits depuis longtemps.

Marie :      Ouin c'est sûr que j'peux pas me représenter l'éternité entière, toute d'un coup, vu que c'est infini. Non pour ça t'as raison, c'est pas plus concevable que l'inexistence. Mais tsé, si je prends ça un petit bout à la fois, même si j'existais depuis mille milliards d'années, j'arriverais plus facilement à me dire que je vais être encore là demain, sous une forme ou une autre, plutôt que de me dire que ma conscience va cesser d'exister.

Sophie :     C'est normal qu'on puisse pas se représenter notre propre annihilation. Ça serait comme d'essayer de peindre une toile qui représenterait l'absence de cette toile. C'est parce qu'on confond notre représentation du monde avec le monde réel qu'on se sent en-dehors du monde pis au-dessus de lui. Tsé, dans le fond, toutes les consciences de l'univers doivent se sentir immortelle.

Marie :      Comment ça?

Sophie :     Bin, mettons… Euh… Ta caméra par exemple…

Marie :      Elle est cool, hein? En plus de prendre des photos, tu peux filmer avec une qualité pas pire.

Sophie :     Imagine que ta caméra ait une conscience.

Marie :      Hein?

Sophie :     Imagine que ce soit comme une personne, ok? Donc, ta caméra pense et a une conscience. Comment elle voit le monde autour d'elle?

Marie :      Bin… en prenant des photos pis en filmant j'imagine.

Sophie :     C'est ça. Faque toute sa représentation du monde c'est une série de films et de photos qui sont dans elle. Donc mettons que cette caméra pensante décidait de réfléchir sur le monde pis sur elle-même, elle aurait l'impression que le monde n'est qu'une suite de photos et de films, non?

Marie :      Oui, sûrement…

Sophie :     Pis elle, quand elle réfléchirait à sa nature et à la place qu'elle occupe dans le monde, elle aurait forcément l'impression d'être à l'extérieur de ce monde fait de photos et de films qu'elle s'est construit à l'intérieur d'elle-même. Elle est plus que juste une photo. Mettons que depuis le début de sa vie sa fonction «|record|» soit activée, elle ne pourrait pas s'imaginer ce que c'est que d'être à off. Elle peut s'imaginer qu'un objet autour d'elle soit détruit et cesse d'exister, parce qu'elle peut filmer ça. Mais comme elle ne pourrait filmer sa propre destruction, elle aurait l'impression d'être immortelle.

Marie :      Ch'pas sûre de comprendre. Ce que t'essaye de dire, c'est que la caméra se pense immortelle et séparée du monde parce qu'elle confond le monde réel avec sa représentation du monde?

Sophie :     T'as compris. Un système qui se fabrique une représentation du monde va nécessairement se percevoir lui-même comme externe à sa représentation du monde.

Marie :      Mettons…

Sophie :     Mais nous autres, on sait que cette caméra fait partie du monde et qu'elle n'est pas immortelle. On sait aussi qu'elle n'est pas un tout unifié et insécable mais qu'elle est décomposable en différentes parties qui interagissent entre elles pour lui donner les différentes facultés lui permettant de se construire une représentation du monde. On le sait parce que nous on est à l'extérieur de elle, faque on peut l'étudier. Mais elle-même à peut pas se disséquer elle-même.

Marie fait une face confuse ou incertaine.

Sophie :     Ouin ch'pas claire, hein? Laisse faire.

Marie :      C'est surtout que ch'pas à l'aise avec l'idée de comparer un humain à un appareil photo. C'est quand même juste une machine. Si je te suis bien, ça veut dire que pour toi on n'aurait pas d'âme? On serait juste comme des machines mais faites avec des os pis d'la viande? J'peux pas croire qu'on soit yinque ça…

Sophie :     Comment ça « yinque ça »? Tu parles comme si c'était rien. Le cerveau humain c'est pas mal l'affaire la plus complexe qu'on connaisse dans l'univers. Pourquoi faudrait qu'on soye plus que ça? D'après moi c'est surtout notre désir d'immortalité qui fait qu'on a d'la misère à accepter qu'on est « yinque ça ». Il me semble que y a aucun phénomène de notre esprit qu'on puisse pas expliquer par la neurologie.

Marie :      Mais tsé, on a quand même d'autres indices qu'on n'est pas juste des corps physiques. Qu'est-ce tu fais des cas où des gens ont réussi à communiquer avec leurs proches décédés grâce à un médium? Tsé des fois il disait des choses que juste eux pouvaient savoir. Pis qu'est-ce tu fais des maisons hantées? Des pouvoirs surnaturels de l'esprit sur la matière? Y a eu toutes sortes d'anecdotes comme ça qu'on entend parler. Ça peut pas être toute des mensonges.

Sophie :     J'pense pas ça non plus, mais tsé le monde qui ont vécu des affaires de même y ont pu se tromper, pis leur histoire a pu être modifiée quand elle s'est transmise d'une personne à l'autre. Pis c'est vrai aussi qu'il y a des charlatans. Pour moi, tant que c'est pas prouvé scientifiquement me semble que c'est pas mal hâtif de croire à ça.

Marie :      Mais y a des fois où c'est juste comme un feeling pis ça peut pas s'analyser scientifiquement. Quand mon grand-père est mort, ma grand-mère disait qu'elle sentait parfois sa présence tout près d'elle. Même qu'une fois il lui a parlé dans un rêve.

Sophie :     Ça veut rien dire ça. Des fois j'ai l'impression que le fantôme de mon chat se promène dans mon appart. J'entends le bruit de ses pas ou des faibles miaulements.

Marie :      Mais ton chat est pas mort. Tu l'as donné à ta sœur parce que ton chum est allergique.

Sophie :     C'est ça mon point. Vu qu'il est pas mort, ça peut pas vraiment être son fantôme. C'est dans mon imagination. Chu habitué de l'entendre courir et miauler, pis là soudainement je l'entends pu, faque mon esprit transforme les bruits ambiants en miaulements, parce qu'il a l'habitude d'en percevoir. C'est la même chose avec les humains, quand on voit pu pendant longtemps ceux qu'on est habitué de voir, on va plus rêver à eux la nuit ou « sentir leur présence » (Elle mime les guillemets) avec nous. C'est comme quand une personne se fait amputer pis qu'elle sent que ça lui pique sur son membre fantôme.

Marie :      Mouais, je continue de penser que c'est plus que ça.



SCÈNE 3

Les deux filles sont accotées sur le bord d'un autre pont. Les deux fixent l'eau, l'air songeuses, sans rien dire.

Marie :      Pourquoi la vie? C'est quoi le sens de tout ça…?

Sophie reste silencieuse et songeuse mais a une légère réaction.

Marie :      Tu crois que la vie n'a aucun sens, hein? Ça m'étonne pas.

Sophie :     J'ai pas dit ça.

Marie :      Bin si y a pas de vie après la mort, je vois pas comment la vie pourrait avoir un sens.

Sophie :     C'est justement parce qu'on n'est pas éternels et parce que y a pas de vie après la mort qu'on ressent le besoin de donner un sens à la vie.

Marie :      Bin non. Parce que si y a rien après, ça veut dire que mèqu'on meurt, on sera pu là. Donc toute ç'qu'on a pu faire va être sans conséquence pour nous.

Sophie :     Hum, on n'a ptête pas la même définition de cette expression-là « sens de la vie ». Tsé le mot « sens » pis le mot « vie » ça peut vouloir dire bin des affaires. Mais si pour toi la vie, au sens large, ça l'a un sens pis un but lié à l'ordre cosmique de l'univers ou quelque chose comme ça, bin c'est sûr que moi c'est pas quelque chose que je crois.

Marie :       C'est ça que j'dis. Tu penses que la vie n'a aucun sens.

Sophie :     Ç'pas ça. C'est juste que je pense pas que ça soit quelque chose d'absolu. C'est plutôt subjectif pis ça varie pour chacun. Mettons… tiens regarde les canards là-bas. (Elle désigne un groupe de canards qui nagent sur le canal.) C'est quoi la vie pour eux autres?

Marie :      Bin c'est des animaux. Faque pour eux c'est manger, dormir, copuler pis se sauver des prédateurs. Pis ptête une coupe d'affaires plus spécifiques à leur espèce, comme s'occuper de leurs canetons pis s'en aller dans le sud en hiver.

Sophie :     Pis tu penses-tu que ces canards-là se demandent des affaires comme «À quoi ça sert de vivre?» ou «Qu'est-ce qui va m'arriver après ma mort?».

Marie :      Non… Ils sont pas assez intelligents pour ça.

Sophie :     Ils sont même pas assez intelligents pour savoir qu'ils vont mourir un jour. Que c'est une inéluctable fatalité. Pis c'est pour ça qu'y z'ont pas de besoin de donner un sens à leurs vies. Ils se contentent de vivre. Point. Tsé si t'étais immortelle, ou simplement inconsciente de ta mortalité, tu pourrais vivre au jour le jour sans te demander ç'que tu devrais «/faire de ta vie/». Ça l'aurait même pas de sens de te demander ça.

Marie :      T'es-tu en train de sous-entendre qu'on devrait pas se poser de questions pis faire comme les animaux?

Sophie :     Non. Pas du tout. J'essaye juste de te faire comprendre l'origine de notre «/quête de sens\». On a le même désir de survie que les autres animaux, sauf qu'on est les seuls à comprendre que malgré tous les efforts qu'on va faire pour survivre, même si on mange bien, qu'on fait de l'exercice pis qu'on évite les situations dangereuses pour notre sécurité, bin on va quand même finir par mourir un jour ou l'autre. Ç'pour ça que si on se donne comme but de juste survivre, bin on sait qu'on va perdre à ce jeu-là un jour ou l'autre.

Marie :      Donc le sens de la vie, selon toi, c'est…?

Sophie :     Justement c'est ça mon point. La vie en elle-même n'a pas de sens. C'est à nous que revient la tâche d'y donner un sens. Pis c'est en la remplissant d'affaires qui font que ton existence dans son ensemble va être satisfaisante, même si elle est pas éternelle. Donc souvent, le monde vont donner du sens à leur vie en faisant quelque chose qui va leur survivre. Mettons, pour beaucoup de gens, ça va être de fonder une famille, mais pour d'autres ça pourrait être de faire avancer la science, de créer une œuvre d'art ou de militer pour une cause sociale. C'est ça donner du sens à la vie pour moi.

Marie :      Ok.

Sophie :     Mais si tu fais juste croire que la vie c'est rien, parce que y a quelque chose de bin mieux après la mort, bin tu donnes pas un sens à la vie. Tu nies la mort. Tu te crois immortelle, comme les animaux. Pire, tu penses que les choses vont forcément être mieux mèque tu soyes morte. T'acceptes ton sort pis t'endures en silence une vie désagréable en espérant une récompense divine post-mortem. Ç'pour ça que, pour moi, croire que y a quelque chose après la mort ça donne pas un sens à la vie. Au contraire, ça nous évite d'avoir à lui donner un sens.

Marie :      Ok mais, tu trouves pas ça un peu…? J'sais pas. Vide? Ou trop… flou? Tsé si le sens de la vie est subjectif, t'as aucun repère pour savoir comme trouver le sens à ta vie.

Sophie :     Oui mais ce qu'il y a de bien c'est qu'il n'y a pas de mauvaise réponse. Tu peux donner le sens que tu veux à ta vie pis personne va te dire à la fin « Non ç'tais pas ça qu'y fallait faire! » T'es vraiment libre. Tout est possible.



SCÈNE 4

Les deux filles marchent sur le bord de l'eau.

Marie :      C'est quand même épeurant, la mort, quand tu penses à ça.

Sophie :     La mort on peut pas s'en sauver pis, quand on est mort, on n'en souffre pas. Faque peu importe comment tu prends ça, notre peur de la mort est parfaitement inutile. Aussi bin de juste vivre pis de pas trop y penser si ça nous angoisse.

Bref moment de silence.

Sophie :     Faque tu viens-tu au party chez Seb vendredi?

jeudi 14 juin 2012

La Cité des Éclairés – Chapitre 1



            Matt se réveilla avec un terrible mal de tête. Il faut dire qu'il avait fêté fort la veille. Il avait eu un party avec ses chums du cégep et il avait pris sa première brosse.
             –  Où suis-je? se demanda-t-il.
            La confusion régnait dans son esprit. Il en avait perdu des bouts. En plus, il avait passé la nuit à faire des cauchemars. Il ne se rappelait plus beaucoup de ces derniers, mais se souvenait avoir entre autres rêvé qu'il marchait dans une caverne ténébreuse et froide dont les murs suintants semblaient fait d'intestins.
            Après une pareille beuverie, il n'y aurait rien eu d'anormal à ce qu'il se réveille à un endroit insolite, comme le divan ou même le bain de son ami Tony chez qui avait eu lieu le party. Mais au lieu de ça, Matt se réveilla dehors, sous un soleil de plomb. Après avoir pris conscience du fait qu'il était complètement nu, il se redressa et regarda tout autour de lui.
             –  Mais qu'est-ce que je fais ici?
            À perte de vue, dans toutes les directions, ce n'était qu'un désert où ne poussaient que de rares arbustes rabougris. Le sol était fait de boue séchée et craquelée.
             –  Ce sont peut-être mes amis qui m'ont joué un tour? Il me semble que c'est le genre à Tony de faire ça.
            Il n'y avait ni ville ni forêt à l'horizon, seulement une colline totalement chauve de végétation.
             –  Ça ne ressemble pas au mont Saint-Hilaire… Mais où est-ce qu'ils m'ont amené?
            Il se leva péniblement. Son corps lui semblait plus lourd que d'habitude, et ses muscles plus faibles. Du sable lui collait au corps, comme si on l'avait enduit d'une substance visqueuse avant de le coucher dans ce désert, ou alors c'était sa propre transpiration.
             –   C'est bin drôle Tony! cria-t-il. Là chu pogné pour rentrer à la maison à pieds pis tout nu en plus!
            Il passa sa main sur sa tête pour essuyer une goutte de sueur, et constata qu'il n'avait plus de cheveux.
             –   Osti! Vous aviez-tu besoin de me raser la tête en plus?
            Il s'approcha d'un arbuste aussi grand que lui, au feuillage épais. Péniblement et non sans faire usage de ses dents, il parvint à briser l'une de ses longues branches souples. Il la fit passer autour de sa taille et sous sa fourche avant d'en nouer les extrémités pour s'en faire un pagne rudimentaire. Voyant que son nouveau vêtement manquait un peu de pudeur, il lui rajouta une seconde branche.
            À peine eut-il terminé de tresser cette culotte, qu'il sentît une douleur au cou, comme si une guêpe venait de le piquer.

*      *      *

            Comme à chaque matin, la lumière du jour et le chant des oiseaux tirèrent Jade de son sommeil. Mais cette symphonie animalière était en fait un enregistrement qui provenait de son ordinateur. Celui-ci avait une fonction « réveil » qui comprenait un vaste choix de sonneries, et qui faisait en sorte de l'éclairage s'allumait de lui-même mais graduellement, de façon à simuler une aube.
              –  D'accord je me lève…, marmonna Jade en s'adressant à son ordinateur qui, la comprenant, interrompit ses chants d'oiseaux.
            La chambre exiguë avait des murs faits comme des paravents japonais derrière lesquelles provenait un éclairage blanc. Le haut plafond, quant à lui, était illuminé par des halogènes bleu ciel. La pièce n'avait aucune fenêtre, mais l'aération lui procurait en permanence un air aussi pur que si elle eut été en pleine nature. La petite chambre cubique de Jade était identique aux dizaines d'autres que comportaient les résidences de la cité. En dépit de leur aspect minimaliste, les chambres devaient être agréables puisque certains y passaient tout leurs temps libres.
              –  Bon, voyons voir de quoi sera faite ma journée…
            En plus du lit, de la penderie et d'un petit lavabo, le mobilier de cette chambre, qui entrait de justesse dans ce petit espace, comprenait un bureau avec un ordinateur. La première chose que tout citoyen faisait en se levant c'était de se connecter à l'ordinateur pour s'informer des nouvelles du jour, lire le mot du Conseil d'administration et connaître les tâches qui lui seront affectées pour la journée.
              –  Tiens c'est curieux. J'ai reçu un message de l'Ordre des Gardiens. Pourtant…

*      *      *

            La douleur au cou lui faisait mal. Il y passa sa main pour retirer le dard de l'insecte qui l'avait piqué, mais constata alors qu'il s'agissait non pas d'un dard d'insecte mais plutôt d'une fléchette de fabrication humaine.
             –   Tout ça est impossible! hurla Matt à lui-même. Je dois faire un cauchemar.
            Son cou commença à s'engourdir. La fléchette était empoisonnée. Matt aurait eu le temps de fuir pour se cacher avant que le poison ne le paralyse complètement. Mais il resta sur place en se disant :
              –  Tout ceci n'est pas réel. Je suis dans un rêve. Ce désert n'existe pas vraiment. La douleur que j'ai sentie au cou n'est qu'une illusion.
            Le jeune homme s'effondra sur le sol lorsque le poison eut paralysé tout le bas de son corps. D'étranges individus s'attroupèrent rapidement autour de lui. Ils semblaient être en costumes de bains et leur peau était couverte de tatouage à motifs « tribaux ». Les hommes avaient des barbes qu'ils semblaient n'avoir jamais rasées. Tous avaient les cheveux très longs et crasseux.
            Alors que ces gens se saisissaient de lui, Matt demeurait passif et confus en répétant sans cesse : « Est-ce que c'est réel ou est-ce un rêve? Mais comment est-ce que je suis arrivé ici? D'où suis-je venu? »
            Les tatoués lui attachèrent les mains et les pieds à une longue branche de bois. Ils le transportèrent sur plusieurs kilomètres. Alors que certains d'entre eux étaient armés de lances primitives, d'autres tenaient des bâtons de baseball et des barres à clous. Ils se parlaient entre eux dans une langue inconnue, bien que certains semblaient n'émettre que des sons bestiaux et inintelligibles. Manifestement, ces derniers étaient sous l'emprise d'une drogue dure.
            Ces étranges personnages emmenèrent le jeune homme dans une sorte de campement composé de huttes en formes de dômes faites avec des branchages et de la boue séchée. Les effets du poison paralysant eurent le temps de se dissiper complètement lorsque l'on fixa la branche où Matt était attaché à deux poteaux et qu'un des tatoués commença à tenter d'allumer un feu sous lui. Ils allaient le faire cuire.

*      *      *

              –  Dans quelle direction je dois tourner? demanda Azur de sa voix candide.
              –  Mais c'est par là! lui répondit Jade quelque peu impatiente. Tu vois bien la colline, non? Il faut simplement la contourner. L'entrée de la nécropole est de l'autre côté.
            Azur fît donc rouler son volant vers la gauche, puis le petit véhicule motorisé qui transportait les deux jeunes femmes s'aiguilla dans la bonne direction.
              –  Toi ça faisait combien de temps que tu postulais?
              –  Trois ans. Mais je n'arrivais jamais à me démarquer lors des tests. Étrangement, je n'avais pas l'impression de m'être vraiment donné à fond cette année.
             –   Moi c'était mon premier essai, raconta Azur. Je savais pas trop quoi faire de ma vie à vrai dire. J'avais été cueilleuse, un petit bout de temps, puis concierge. Là j'avais envie d'essayer autre chose. De faire des expériences et de voir le monde extérieur.                                                                                                                                                     
            L'Ordre des Gardiens venait d'accepter Jade et Azur parmi ses membres. Elles avaient été mises en équipe ensemble pour accomplir leur première mission. C'était la première fois de leur vie qu'elles sortaient des murs de la cité, il s'agissait là d'un privilège que l'on n'accordait qu'aux gardiens.
            Voulant faire la conversation, Azur demanda :
              –  Qu'est-ce que t'aimes comme musique, toi?
            Les deux jeunes femmes semblaient très différentes; autant physiquement qu'en termes de personnalités. Jade était introvertie, avait des cheveux blonds courts et un corps plutôt maigre. Tandis qu'Azur était une ricaneuse avec une longue chevelure de jais, un corps aux courbes très féminines, et semblait aimer tout le monde.
              –  Tu sais, on n'est pas obligées de parler, expliqua Jade sans même vouloir manquer de tact. J'aime bien le silence.

*      *      *

            Le feu finit par prendre et quelques flammèches léchaient déjà le dos de Matt.
              –  Ok! se dit-il. Peu importe que ce soit un rêve ou pas, peu importe comment je suis arrivé ici, et peu importe si j'y suis coincé pour toujours ou si je vais me réveiller dans mon lit tantôt. L'important c'est que cette douleur je la ressens vraiment et qu'il me faut l'éviter.
            Mais il était bien attaché. Il croyait sa dernière heure venue lorsqu'il entendit un bruit ressemblant à un klaxon. Les tatoués s'agitèrent d'un air paniqué. Deux jeunes femmes surgirent alors. Elles étaient armées de carabines et tiraient dans les airs pour faire peur à ses bourreaux. Elles étaient vêtues différemment de ces derniers et avaient l'air beaucoup plus propres. Alors que les tatoués portaient des genres de maillots de bain en cuir, ces deux jeunes femmes portaient une camisole avec des shorts courts et des gougounes.
              –  Aidez-moi! leur hurla Matt. Ils vont me manger!
            L'une des deux filles vint le libérer. L'autre maintenait ces barbares à distance avec son arme. Une fois qu'il fut débarrassé de ses liens, Matt se mis pleurer ce qui sembla déconcerter les deux jeunes femmes.
              –  Alors qu'est-ce qu'on fait? demanda Azur.
              –  On l'emmène avec nous, répondît Jade. Vite! Avant qu'ils n'essayent de nous attaquer.
              –  Tu es sûre qu'il est bien ce que tu crois?
              –  Qu'importe! Les sages l'observeront et, au pire, si je me suis trompée, ils le relâcheront dans la nature ou l'euthanasieront.
            Alors que Matt ne comprenait strictement rien au langage des tatoués qui avaient essayé de le manger, la langue de ses deux salvatrices lui semblait plus familière, sans qu'elle ne lui soit pour autant compréhensible. Il se dit que ces deux filles parlaient très certainement un dialecte du français, mais il n'arrivait pas à les comprendre. Cela lui rappela la fois où, plus jeune, il était allé aux îles de la Madeleine avec ses parents et qu'un pêcheur Madelinot leur expliquait la pêche au homard. Il savait qu'il parlait français, mais ne comprenait rien à son dialecte.
            Les deux jeunes femmes emmenèrent Matt à leur véhicule. Il s'agissait d'un genre de cart de golf avec un panneau solaire sur le toit. Tous trois s'entassèrent pour entrer dans cette petite voiture, et ils démarrèrent pour repartir vers la cité. Durant le trajet, le jeune homme était en profond questionnement par rapport à ce qui lui était arrivé. Il ne comprenait pas comment il avait pu passer spontanément d'un party chez son ami Tony à un désert peuplé de cannibales.
              «  Peut-être ai-je basculé dans une réalité parallèle? » se dit-il « Mais comment? Une sorte de déchirure de l'espace-temps m'aurait téléporté ici…? Ou peut-être est-ce à cause de l'alcool et des drogues que j'ai prises hier soir? Leur mélange dans mon corps a créé une sorte de cocktail… de potion magique qui a ouvert un vortex dimensionnel dans mon propre organisme et m'a téléporté ici…? Ça n'a aucun sens ce que je dis! Mais même si je ne peux pas savoir comment je suis arrivé ici, le fait est que j'y suis. Et, que je n'ai aucune idée de comment rentrer chez moi, ni même si cela est possible. Ma mère va tellement s'inquiéter! »
            Le modeste véhicule venait de contourner la colline chauve ce qui permit à Matt de contempler l'autre colline qu'elle cachait. Par contraste avec la steppe qui s'étendait à l'infini vers tous les horizons, cette montagne verdissait d'une luxuriante végétation. Sur l'un des versants, il y avait de magnifiques bâtiments d'une blancheur immaculée dont l'architecture semblait inspirée des constructions antiques. D'un autre côté, on trouvait une sorte de dôme rappelant le stade olympique mais sans sa tour. Près du sommet, une pyramide de verre sur laquelle miroitaient les rayons du soleil. Une grappe d'éoliennes entourait la pyramide. Avec leurs hélices blanches, elles évoquaient, vues de loin, un champ de petites fleurs argentées.
              –  Magnifique, fît Matt alors que le véhicule progressait vers la cité.

dimanche 20 mai 2012

Ainsi parlait Saurischia – Chapitre 1

««« Lire le Prologue

           L'histoire que je vais vous raconter m'est arrivée alors que j'avais seize ans. Je vivais à l'époque chez mes parents à St-Hilaire. Ce soir-là, j'étais allé avec des amis faire un feu de camp dans l'un des « pits de sable » qui entourent le mont St-Hilaire. En fait, ils n'étaient pas vraiment mes amis; plutôt des connaissances. J'étais proche d'un ou deux d'entre eux tandis que je voyais les autres pour la deuxième fois seulement.
            On était donc assis autour du feu. L'un des convives était en train de nous narrer une des nombreuses anecdotes qui lui étaient arrivée alors qu'il était en état de facultés affaiblies. D'ailleurs, chacune de ses histoires commençaient par « Eille l'autre jour ch'tais tellement gelé… ». Personnellement, la consommation de psychotrope était une activité qui ne m'attirait pas vraiment.
            Malgré que je fusse un jeune de seize ans, je me disais qu'il devait y avoir une autre manière d'être heureux dans la vie que d'atténuer ses facultés sensorimotrices et cognitives. En cela on peut dire que j'étais différent des autres de mon âge. Par contre, j'étais tout à fait « blasé et cynique » comme tous les jeunes de ma génération.  Ayant grandi dans les années quatre-vingt-dix, en me faisant dire qu'il n'y avait pas d'avenir, que la pollution nous tuerait tous bientôt et que personne ne ferait rien pour arrêter ni même pour ralentir cet inéluctable processus fruit de la stupidité humaine.
            Un peu las de la présence de mes « amis », je décidai d'aller prendre une petite marche aux alentours. Prétextant d'avoir les jambes engourdies pour être resté assis trop longtemps dans une position inconfortable, je me levai et m'éloignai du feu de camp.

            C'était le soir mais il faisait encore clair. Je marchais dans une clairière dont les herbes étaient très hautes; ça me faisait penser à une savane africaine. C'est à ce moment-là que c'est arrivé. Ça a émergé des broussailles et ça s'approchait de moi. Au début, je croyais que c'était un chevreuil; ça avait la même grosseur et c'était brunâtre avec des petites mouchetures sur le dos. Mais j'ai rapidement compris la vraie nature de cette créature, même si cela m'apparaissait totalement impossible.
            C'était un dinosaure! Un coureur bipède avec des mains griffues, un visage allongé et des yeux reptiliens. Il ressemblait beaucoup aux vélociraptors que j'avais vus dans le film Jurassic Park. J'eus alors très peur en me rappelant d'une réplique du début de ce film, où l'un des personnages racontait comment ces bêtes dévoraient leurs proies encore vivantes.
            Je me dis que j'étais sûrement dans un rêve, mais je compris rapidement que ce n'était pas le cas. Fait encore plus étrange, le dinosaure avait une sorte de bracelet en argent au poignet gauche. Avec sa main droite il toucha au bracelet puis une voix s'adressa à moi en disant :
              – Aie pas peur. Viens. Suis-moi.
            C'était bizarre comme voix. C'était en fait plusieurs voix différentes, comme un montage. Comme s'il avait prix plein d'enregistrements de voix humaines, en avait isolé les phonèmes et les avait mis bout à bout pour former cette phrase. Il y avait donc toute sorte de voix et les intonations n'étaient pas bonnes.
            Tout à coup, sans que je ne comprenne comment, je me retrouvai ailleurs. Comme si je m'étais téléporté. Je contemplai le décor autour de moi pour constater que j'étais dans une caverne. Il y avait une lampe en forme de globe blanc au plafond qui projetait une lumière diffuse partout dans l'endroit sans que rien ne fasse d'ombre. La vaste cavité où je me trouvais avait un sol parfaitement plat. Elle était aussi grande qu'une classe moyenne de mon école secondaire. Les six murs de cette pièce hexagonale étaient sculptés dans le roc et étaient parfaitement droits et lisses. Je constatai qu'on pouvait bien y voir les strates géologiques. Le plafond était très haut et formait une voûte, comme dans une église. L'endroit était meublé mais le mobilier semblait sculpté à même le roc. Un aquarium se trouvait encastré dans l'un des murs mais son eau était si sale que je ne pouvais voir s'il s'y trouvait des poissons. Il y avait toute sorte de machines bizarres un peu partout dans cette grande pièce; on aurait dit un laboratoire. De petites cavités dans les murs servaient à ranger des choses, c'était comme des armoires de cuisine mais sans portes. Il y avait un corridor moins bien éclairé, c'était probablement la sortie.
            Bien que je ne savais pas où je me trouvais exactement, j'avais le pressentiment d'être encore au mont St-Hilaire. Quelque part à l'intérieur de la montagne.
            Le dinosaure était encore avec moi. Je pris alors le temps de l'examiner comme il faut. Son corps était entièrement couvert d'un plumage lisse et brunâtre, à l'exception du visage qui était nu. Ses plumes étaient normalement petites et subtiles, sauf pour une crête sur la tête (qui pouvait se redresser ou se coucher), un éventail à la base de la queue et des « proto-ailes » sur les biceps. Sa morphologie laissait supposer qu'il appartenait à une espèce de la même famille que le vélociraptor. Je trouvai curieux le fait qu'il soit couvert de plumes; on m'avait toujours dit que les dinosaures avaient plutôt des écailles de reptile.
            Une peur incroyable me possédait. Non seulement je me retrouvais en compagnie d'un prédateur du Mésozoïque, mais j'étais en plus dans un endroit inconnu et je n'avais aucune idée de comment je m'y étais rendu. Apeuré, j'hurlai au dinosaure :
              – S'il vous plait! Mangez-moi pas!
            Le saurien pianota sur son bracelet. Je m'aperçus que plusieurs petits trous couvraient le dessus de cet ornement, et que le dinosaure appuyait avec ses griffes à l'intérieur des trous. Je compris que c'était comme un clavier d'ordinateur qu'il portait au poignet. Je fus impressionné par la vitesse à laquelle il arrivait à taper dans ces petits trous; je supposai qu'il était habitué, comme les secrétaires qui tapent vite à l'ordinateur.
            Sitôt qu'il eut cessé de taper, un autre montage de voix émana de son bracelet :
              – Bin oué! Tu m'prends pour qui? Si j'te mets une poule vivante devant les yeux, tu vas faire quoi? La déchiqueter pis l'avaler sans pouvoir te retenir? Chu pas une bête sanguinaire. Ça fait que calme-toé!
            Un peu plus rassuré, je lui demande :
              – Où est-ce qu'on est? Comment je suis arrivé ici?
            Il me répondît encore en faisait usage de son bracelet parlant :
              – T'as accepté de m'suivre pis tu l'as faite de toi-même. Faque j'ai juste effacé ta mémoire pour pas que tu te rappelle du chemin qui mène icitte.
            Ça me faisait drôle qu'il formule ses phrases presque en joual. Je me dis sur le moment qu'il a juste étudié la langue d'ici pour me parler, et qu'il se fout de ce qui est considéré comme du français normatif international.
              – Ç't'ici que j'habite. T'es dans mon loft.
            Il me proposa alors de m'asseoir. Il y avait une table près de nous, avec deux tabourets. La table avait la forme d'un hexagone dont l'une des arrêtes était soudée au mur. Elle était basse, comme une table de salon, et n'avait pas dessous; elle était sculptée à même le roc comme la totalité de la pièce. Les tabourets étaient ronds, couverts d'un coussin, très larges mais à peine plus bas que la table. Ça ressemblait plus à des poufs qu'à des sièges. Je m'y assis donc mais c'était inconfortable. Le dinosaure s'assit sur l'autre pouf en gardant ses jambes complètement dessus mais en les pliant vers l'arrière. Il était positionné comme un oiseau qui couve. Pour lui c'était sûrement confortable. S'il y avait eu un plat sur la table, ses bras et son visage seraient arrivé à la bonne hauteur mais moi j'aurais dû me pencher beaucoup.
            Je n'avais plus peur de lui. J'étais en confiance. Malgré son apparence, il y avait une sorte de bienveillance dans ses yeux. Je crus même percevoir une profonde gentillesse dans la voix synthétique qui émana ensuite de son bracelet pour me dire :
             –  J'ai d'besoin de toi pour faire… mettons, une sorte d'expérience. Fais-toi z'en pas, ça fait pas trop mal.
            Cherchant à comprendre comment il se faisait que j'avais devant moins le représentant d'une classe d'animaux éteinte depuis des lustres, je lui demandai :
             –  Mais qui êtes-vous? 
            Il m'expliqua que son espèce était répandue sur toute la surface de la planète il y a des millions d'années et qu'elle avait une technologie très avancée. Un jour un cataclysme est survenu et, pour éviter de mourir, mon interlocuteur a utilisé une forme de voyage dans le temps qui le fît apparaître dans le mont Saint-Hilaire en 1958.
             –  Mettons que j'ai temporairement cessé d'exister. C'est un ti peu compliqué à vulgariser, mais c'est genre que j'me désintègre pis j'artrouve mon intégrité spontanément après un délai programmé. J'avais amené avec moi mon robot. C'est lui qui a construit çte maison-là pis toute ce qui a dedans. Là je l'ai éteint, j'ai pu besoin de lui.
            Il désignait par « mon robot » une sorte de globe en métal, qui avait l'air d'une boule de pétanque un peu plus grosse qu'une boule de quille, et qui traînait sur une tablette au fond de la pièce.
            À ce moment là, ma peur étant partie, je réalisai que ce qui m'arrivait était grotesque. Me croyant dans un rêve, je dis à haute voix :
              – Sérieux, me faire enlever par un dinosaure qui parle… C'est absurde! Enlevé par un extraterrestre ç'aurait été déjà plus crédible.
            Je pense l'avoir fâché à ce moment-là, mais il m'a répondu avec des arguments tout à fait rationnels :
              – Donc pour toi ya plus de chance que l'intelligence apparaisse sur une autre planète sous la forme d'une créature qui serait par hasard humanoïde? Eille réveille! Qu'ess vous avez trouvé s'es autres planètes à date? Yinque d'la garnotte. Pis s'a Terre? Des animaux avec des cerveaux qui, même si 'sont pas rationnels, bin 'sont pas si loin de l'humain. Faque d'après toi la vie intelligente a plus de chance d'apparaître à partir d'la garnotte ou à partir d'la vie presque intelligente? Allume!
            Il me raconta que je ne suis pas le seul à avoir eu ce genre de réaction. Un des autres humains qu'il a enlevés lui aurait même dit qu'il aurait préféré se faire enlever par un « être de lumière ».
              – Wô, y était-tu pas weird à peu près le gars tu penses? Eille, comment ç'qu'un réseau complexe d'échange d'informations – ce qu'est l'intelligence – aurait pu apparaître avec yinque d'la lumière comme support. Allô!
            Je réalisai alors que si un enlèvement par un extraterrestre ou par un être surnaturel me serait apparu plus « normal » qu'un enlèvement par un dinosaure intelligent venu du passé, ce n'est pas parce que ce type d'événement est plus fréquent ou plus probable, mais simplement parce que notre folklore l'a banalisé.
            –   Vous avez parlé d'une expérience…?

dimanche 13 mai 2012

Possession

            Marie-Hélène vivait le parfait bonheur avec son conjoint Bruno. Ils habitaient ensemble dans une petite maison d'une banlieue en Montérégie. Ils venaient de célébrer le septième anniversaire de leur rencontre, et n'avaient encore jamais connu de dispute majeure.
Elle était une jeune architecte qui sortait tout juste des études. Elle se comptait chanceuse d'avoir obtenu un emploi stable si peu de temps après l'acquisition de son diplôme. À vingt-quatre ans, son avenir était déjà assuré.

Son chum Bruno, âgé de trente-et-un ans, avait quitté les études aussitôt qu'il eut l'âge légal pour le faire. Il était tombé temporairement dans une période difficile, où il ne faisait que boire et se droguer avec ses amis, mais se reprit rapidement en main pour faire un professionnel en menuiserie. Depuis, il fut employé par diverses compagnies et n'eut aucune difficulté à gagner sa vie. Il a aidé sa conjointe à payer ses études et avait été le seul à payer la mise de fond pour acquérir leur chaleureuse maison.

Les deux jeunes amoureux, lorsqu'ils n'étaient pas au travail, passaient presque tout leur temps ensemble. Excepté qu'une fois par semaine, Bruno allait prendre une marche seul dans le boisé derrière leur maison; il disait qu'il voulait se retrouver seul avec lui-même de temps en temps. Heureux dans leur routine, ils commençaient à songer à avoir des enfants.


            Mais un jour un nuage sombre vînt occulter leur bonheur. Ce n'était pas quelque chose de tangible ni même de nommable, mais Marie-Hélène sentait que les choses n'étaient plus comme avant. Bruno était devenu plus distant et semblait préoccupé. Elle avait l'impression de ne plus l'intéressé comme avant. En plus, alors qu'il revenait habituellement à la maison tout de suite après son travail à chaque soir, il rentrait désormais plus tard presque tous les jours en prétextant s'être arrêté prendre une bière avec ses collègues.

            Un midi, alors que le problème perdurait depuis trois semaines, Marie-Hélène alla manger avec sa meilleure amie Josée. Leurs horaires de travail chargé les empêchaient de se voir souvent. Mais les deux jeunes femmes qui se connaissaient depuis la fin du secondaire, tenaient à préserver cette vieille amitié. Elles se racontaient tout. Il était donc logique que Marie-Hélène parle du changement de caractère subit de son chum à sa meilleure amie.

             –  C'est clair! s'exclama Josée. Y t'trompe! Les gars sont toutes pareils.

             –  Bin là! C'est pas parce qu'yé un peu bizarre ces temps-ci que ça veut automatiquement dire qu'y m'trompe.

             –  En tout cas. Ma collègue Sandrine c'est ça qui yé t'arrivé. La même chose. Son chum devenait bizarre, y rentrait tard, y avait l'air d'avoir moins de libido, pis – paf! – à découvre qu'ya trompait.

             –  Ouin bin j'le fais suivre par un détective là. Pour savoir où y va comme ça tous les soirs. On va bin voir ç'que ça va donner.

             –  J'te conseille d'aller voir Madame Cassandre.
             –  « Madame Cassandre »?
             –  Ç't'une voyante. Tu vas voir 'est bin bonne.
             –  Une voyante? Franchement Josée, dis-moi pas que tu crois à ces affaires-là.
             –  Non j'te l'dis. Madame Cassandre a s'trompe pas.
            La semaine suivante, comme s'il se sentait surveillé, Bruno revînt à la maison directement tous les soirs. Il continuait pourtant d'avoir l'air désintéressé et préoccupé. Le détective que Marie-Hélène avait engagé lui fît un rapport des moindres faits et gestes de son conjoints pour chaque jour de la semaine, mais il semblait n'y avoir là rien d'anormal. Plus par désespoir que par crédulité, la jeune femme décida d'écouter les conseils de son amie Josée et d'aller voir Madame Cassandre, la voyante qu'elle lui avait recommandée.
             –  Je vous attendais…, fît la voyante lorsque la jeune femme pénétra l'obscur endroit.
            Bien sûr cela ne prouvait rien. La cartomancienne devait répéter cette phrase à chaque fois que quelqu'un entrait pour sous-entendre qu'elle avait prédit son arrivée. L'endroit sentait bizarre et tous les murs étaient couverts d'étranges ornements issus de cultures diverses.
            Marie-Hélène s'asseya et exposa son problème à la vieille dame.
             –  Vous avez un objet qui lui appartient? Ou une photo récente de lui? demanda Madame Cassandre.
             –  Oui…
            Marie-Hélène sortît de sa sacoche une photo sur laquelle on la voyait avec son conjoint, tout deux enlacés et amoureux. Madame Cassandre sortît alors une carte de son paquet de tarot, qu'elle déposa sur la table à droite de la photo. Elle resta songeuse un moment. Puis, elle tira une seconde carte qu'elle mit à gauche du cliché. Elle sursauta.
             –  Je l'savais! s'exclama-t-elle. Votre ami est possédé! Il est habité par un démon… J'vais tirer une autre carte et je vais savoir l'identité de l'entité démoniaque en question.
             –  C'est ridicule, soupira Marie-Hélène en ramassant sa sacoche et son manteau.
            La voyante qui n'avait pas interrompue sa cartomancie, déposa une nouvelle carte au-dessus de la photo et fronça les sourcils l'air perplexe. Marie-Hélène reprit la photo.
             –  J'peux pas croire que j'me suis laissé embarquer dans ç't'affaire-là. Un conseil, si vous voulez vous enrichir à même la crédulité des gens, arrangez-vous don pour être crédible.
            Elle déposa tout de même un billet de vingt sur la table, et quitta avec hâte cette charlatan.
             –  Attendez! lui cria Madame Cassandre.
            C'était trop tard, elle ne s'adressait plus qu'à un siège vide.
             –  …Il y a autre chose, murmura-t-elle pour compléter sa phrase.
            En sortant de chez la voyante, Marie-Hélène réactiva son cellulaire qu'elle avait éteint pour ne pas être interrompue durant la séance. Elle avait reçu un message vocal qu'elle écouta en marchant vers son auto. Elle reconnut la voix du détective :
             –  Ouin Ma'ame Disamare? C'est Svatoski. Écoutez, j'ai du nouveau… J'pense qu'on ç'tait trompé de piste. Votre conjoint y vous trompe pas. J'pense que… bin j'pense qu'yé dans une secte. Écoutez, allez voir vos emails, j'vous ai envoyé les photos que j'ai pris de lui hier soir.
            Lorsqu'elle arriva chez elle, Bruno n'était pas encore rentré. Elle en profita donc pour aller consulter ses courriels. Elle ouvrît celui qu'elle avait eut du détective et fit défiler, lentement, les photos qu'il avait mis en pièces jointes. En contemplant ces images, Marie-Hélène fut horrifiée. Bien qu'elles aient été prises dans la forêt au crépuscule, on y reconnaissait distinctement son conjoint Bruno. Il semblait être en train d'exécuter une sorte de rituel quelconque. Au début cela ressemblait à une simple prière puisqu'il s'agenouillait et levait les bras vers le ciel. Puis, sur un cliché suivant, il tenait un couteau ancien et se tailladait l'avant-bras pour laisser couler de son sang par terre. Peut-être était-ce à cause du flash ou de la lumière du soleil mais, sur la dernière photo, Marie-Hélène avait l'impression de voir une lueur démoniaque dans les yeux de son chum.
            L'histoire de Madame Cassandre devenait soudainement plus crédible. La jeune femme décida donc de contacter un exorciste pour l'aider à libérer son amoureux de l'emprise du démon. Elle eut moins de difficulté qu'elle ne l'aurait crû à trouver un prêtre qui prit sa requête au sérieux.
             –  Il nous faut, lui dit l'exorciste, trouver l'endroit où votre mari s'adonne à ce rituel. C'est un lieu baigné de présence satanique. Le démon pousse son hôte à s'y rendre pour recharger sa force vitale et c'est ainsi qu'il maintient son emprise sur lui.
            Marie-Hélène n'eut pas besoin de demander au détective où il avait pris les photos car elle avait reconnu l'endroit. C'était le petit boisé qui se trouvait derrière chez eux. On voyait bien, en background, un coin de la toiture bleu de leur troisième voisin. Un soir, prétextant auprès de son chum qu'elle avait une soirée de filles avec ses amies, elle se rendit sur les lieux, accompagnée de l'exorciste. Ce dernier avait en mains une baguette de sourcier et disait sentir « les vibrations » du « courant démoniaque » qui parcourait ces bois.
            À un moment donné, l'exorciste pointa sa baguette vers le sol et s'exclama :
             –  C'est ici!
             –  Ya rien de spécial ici, objecta la jeune femme.
             –  'Faut creuser.
            Ils allèrent donc chercher une pelle puis revinrent et Marie-Hélène commença à creuser. Tandis qu'elle pelletait, son esprit était tourmenté par mille questions :
            « Mais qu'est-ce que j'fais là? » pensa-t-elle. « Toute cette histoire n'a aucun sens! Mais d'un coup c'est vrai… d'un coup Bruno est vraiment possédé… Qu'est-ce que ça implique? Est-ce que ç'te prêtre-là peut vraiment l'aider? »
            Sa pelle toucha quelque chose de dur. Elle sortit l'objet de terre. Il s'agissait d'une sculpture en bois de conifère représentant un corbeau avec d'énormes yeux et un bec dentelé. Le bois semblait en parfait état comme s'il venait d'être sculpté.
             –  C'est un fétiche! s'exclama l'exorciste paniqué. Le siège du démon. Nous devons le détruire.
             –  Ça a l'air d'être algonquien, remarqua Marie-Hélène. J'imagine que ça a de la valeur.
             –  Vous ne comprenez pas qu'aussi longtemps que ce fétiche va exister, votre mari va demeurer possédé. Détruisez-le!
            Marie-Hélène déposa le corbeau de bois.
             –  Allez! insista le prêtre.
            Elle le frappa avec sa pelle. Cela fît une entaille sur le front du corbeau. Une petite gouttelette de sève en sortit.
             –  Continuez! Cet objet est maudit. Il faut en finir!
            Elle continua de donner des coups de pelle sur le fétiche puis un puissant jet de sang rouge jaillit de la sculpture. Marie-Hélène hurla de terreur et lâcha la pelle.
             –  Non! Ne vous arrêtez pas! lui dit l'exorciste. Il est presque détruit. Allez!
            Elle reprit la pelle et frappa un coup très fort avec la même répulsion que lorsqu'on écrase un énorme insecte. La tête du corbeau se brisa. Le bois de la sculpture commença alors à noircir. En quelques secondes il devînt complètement pourri puis se changea en humus.
             –  Voilà, soupira l'exorciste satisfait. Dieu est bon.
            Quand la jeune femme rentra chez elle, elle trouva son conjoint assis devant la télévision à regarder le hockey. Il avait l'air d'aller bien. C'était comme s'il n'avait même pas eu connaissance d'avoir été possédé.
            Durant la semaine qui suivît, les choses semblaient être redevenues presque à la normale. Sauf que Bruno avait l'air déprimé. Ce qui le passionnait habituellement ne l'intéressait plus du tout. Chaque soir il revenait de son travail en se plaignant et en soulignant à quel point sa job était plate. Il ne participait plus aux tâches ménagères comme avant et ne soignait plus son apparence physique.
            Un samedi soir, il dit à Marie-Hélène qu'il avait besoin de sortir seul pour se retrouver avec lui-même un moment. La jeune femme le laissa aller, pensant qu'il allait sans doute prendre une marche dans le bois comme à son habitude. Mais son conjoint ne revînt qu'aux petites heures du matin.
            Le lendemain, il avait l'air d'avoir retrouvé sa joie de vivre. Les deux amoureux se firent ensemble un copieux déjeuner après avoir copulé comme des adolescents en rut.
             –  Ouin j't'ai pas dis ça, dit Bruno entre deux bouchées de pain doré. J'ai revu Poiss hier soir.
             –  « Poiss »?
             –  Bin oui, Sébastien Poisson-Deschêneaux, mon vieux chum du secondaire.
             –  Ah mon Dieu… je l'avais oublié ç'te colon-là. Où tu l'as croisé?
             –  Bin c'est moé qui l'a appelé. J'aimerais ça reprendre contact avec lui pis les autres gars de la gagne. Ça fait longtemps qu'on n'est pas allé prendre une brosse ensemble.
            Marie-Hélène était surprise.
             –  T'es sérieux? Me semble que tu m'as toujours dit que ç'tais juste un faticant qui avait pas de but dans vie pis que tu comprenais pas comment t'avais pu te tenir avec?
             –  Ouin j'sais. Mais, c'est drôle, j'm'ennuie de t'ça. Chu nostalgique de ma jeunesse. J'aurais l'goût de… j'sais pas, de me faire du fun a'ec mes chums comme avant.
            La jeune femme sourît. C'était donc la raison de cette soudaine dépression. Son Bruno prenait un coup de vieux. Elle se dit :
             «  En fin de compte, peut-être que l'histoire de la possession et tout ça, c'était pas vrai. Mon chum était bizarre parce qu'il prenait conscience qu'il n'est plus aussi jeune qu'avant. »
            Le jeune couple passa donc un merveilleux dimanche en amoureux. Ils discutèrent toute la journée comme à leurs débuts.
            Le lundi matin, Marie-Hélène qui s'était levée en retard, sortait de la douche avec empressement lorsqu'elle vît son conjoint, toujours en boxer, assis sur le divan du salon à manger des chips barbecue.
             –  Tu travailles pas aujourd'hui? lui demanda-t-elle.
             –  Han? Oh non j'ai arrêté ça.
             –  Qu'ess tu veux dire?
             –  Bin ma job. J'ai lâché ça. Ça va m'donner plus de temps pour voir mes chums pis me faire du fun.
             –  Han!? T'es viré fou? Comment ç'qu'on va vivre? Juste avec mon salaire j'peux pas payer toutes les comptes pis l'hypothèque. J'commence moi dans mon domaine. J'peux pas toute…
            Bruno la coupa :
             –  Ah lâche-moi don deux secondes. Tiens, va don m'faire une bonne sandwich, ça va te calmer un peu.
            Marie-Hélène ne savait pas quoi répondre tant la colère et la surprise l'envahissait. Elle ne pouvait pas croire que le rustre qu'elle avait devant elle était le même homme que celui avec qui elle avait décidé de passer sa vie.
            Comme elle était pressée, elle se contenta de partir brusquement en claquant la porte. Elle eut de la difficulté à se concentrer sur son travail ce jour-là, tant elle était préoccupée par la nouvelle attitude de Bruno. Ce soir-là, son amoureux était toujours aussi étrange, et cela ne s'améliora pas dans les deux jours qui suivirent. Il devenait presque comme un enfant. Il ne pensait qu'à son plaisir immédiat. Quand il avait finît de manger, il laissait son assiette où elle était. Marie-Hélène l'avait même vu jeter sa cannette de bière par terre après l'avoir vidée. Une fois qu'un objet avait comblé son besoin, il ne lui accordait plus aucune attention.
            La jeune femme ne savait plus du tout quoi faire ni quoi penser. À son retour du travail le mercredi soir, elle trouva la maison en désordre et une note écrite au stylo directement sur la table : « T'es plate Je décrisse Salut »
            Elle fondît en sanglot à la lecture de ce message. Pourtant, au fond d'elle-même, elle était heureuse que Bruno la quitte. Elle n'aimait pas ce qu'il était devenu. Mais elle pleurait pour l'ancien Bruno, celui qu'il était avant toute cette histoire. C'est lui qu'elle aimait et qu'elle voulait retrouver.
            Elle raconta toute son histoire à sa meilleure amie Josée qui ne lui dit qu'un : « J'te l'avais dit que ç'tais un croche. Les gars sont toutes des écoeurants anyway. » qui ne lui fît aucun bien. Désespérée, Marie-Hélène décida de retourner voir la voyante. Même si c'était une source douteuse, il lui semblait que personne d'autre ne pourrait lui expliquer ce qui c'était passé ces derniers temps.
             –  Je vous attendais, lui dît Madame Cassandre à son arrivée chez elle. Assoyez-vous.
            Marie-Hélène raconta donc à la voyante tout ce qui leur était arrivé, à elle et Bruno, depuis sa dernière visite.
             –  Depuis qu'il a soi-disant été exorcisé… Je sais pas. C'est comme si y était encore plus différent qu'avant. C'est pire. Au début y avait juste l'air préoccupé pis asteur yé devenu un vrai homme des cavernes. Yé-tu… encore possédé?
            La voyante lui répondît :
 –  Non, il est définitivement libéré du démon pour toujours.
 –  Alors…? Pourquoi est-ce qu'yé si différent debors?
 –  S'il avait d'l'air préoccupé ces temps-ci, c'est qu'on approche de la fin d'un cycle solaire. Un démon de ç'te sorte-là est plus susceptible d'être effacée de l'existence pendant l'une de ces périodes. C'est la raison pour laquelle il devait, tous les jours, se rendre dans le boisé y faire ses rituels pendant des heures afin de se maintenir en vie.
 –  Y était donc déjà possédé? Depuis longtemps?
 –  Oh, ça faisait certainement très longtemps! À l'âge de dix-sept ans l'homme qui vous a quitté cette semaine, était allé se droguer avec ses chums dans le boisé proche de chez vous. Le démon a pas eu de difficulté à s'incorporer dans son corps dont l'esprit aux facultés affaiblies n'offrait que peu de résistance. Depuis, il n'avait jamais quitté son hôte, et il revenait toutes les semaines dans ç'te bois-là pour reprendre ses forces.
 –  Ça veut dire que toute ç'te temps-là… celui avec qui j'ai vécu les sept dernières années de ma vie, l'homme que j'ai aimé…
 –  Vous l'avez tué.