vendredi 15 juin 2012

Dialogue sur la mort


SCÈNE 1

Le marché Atwater, proche de l'endroit où ils vendent de la crème glacée. Sophie attend assise sur un banc en lisant un livre de poche. Marie vient la rejoindre en enlevant ses écouteurs de ses oreilles.

Marie :      Salut! J'ai apporté mon nouvel appareil photo que je voulais te montrer.

Sophie :     Ça t'a don bin pris du temps pour t'en venir.

Marie :      Ouin, scuse-moi. C'est à cause que ma mère m'a appelé pour me dire que ma grand-tante Jeannine est décédée. Faque on a jasé un petit bout de temps.

Sophie :     Oh, désolé pour ta grand-tante. Étiez-vous proche?

Marie :      Non… Bin ça faisait longtemps que je l'avais pas vue. D'habitude elle est là pour le party de famille du jour de l'an mais j'y vais rarement. Quand j'étais petite, on la voyait plus souvent. Ça fait bizarre quand même de penser que je la verrai pu jamais.

Sophie :     Ouin, je comprends ce que tu veux dire. (Elle se lève) On marche?

Sophie range son livre dans sa sacoche. Les deux filles commencent à marcher vers le petit pont piétonnier qui traverse le canal Lachine.

Marie :      Ça va me faire de quoi, je pense, au party du jour de l'an de voir que ma matante sera pas là.

Sophie :     Ouin c'est comme l'an passé quand mon chien Pollux est mort…

Marie :      (D'un ton légèrement offensé ou méprisant) Euh scuse mais là j'te parle pas d'un chien. J'te parle d'une personne! Ça a rien à voir.

Sophie :     Mais j'te parle pas d'un chien ni d'une personne. J'te parle du deuil. Du vide laissé par l'absence de ce qu'on a perdu. Dans le fond, toi tu vas juste te rendre compte de l'absence de ta grand-tante une fois par année, au party du jour de l'an. Moi mon chien m'accueillait tous les jours quand je revenais de travailler. Il me réveillait le matin pour que j'y donne du mangé. Il restait assis à côté de moi quand je regardais la télé. Bref, son absence je la sentais tous les jours, faque le deuil a été plus difficile. Ça a rien à voir avec la valeur de celui qu'on a perdu ni avec le degré d'amour qu'on lui portait.

Marie :      Vu de même…

Les deux s'arrêtent sur le petit pont et s'accotent sur le rebord. Elles restent un bref instant en silence et regardent l'eau.

Marie :      Je l'sais que t'es athée mais…

Sophie :     (La coupant) On est mieux de pas s'embarquer là-dedans.

Marie :      Non mais, juste pour savoir, tu penses-tu que nos proches décédés restent avec nous d'une quelconque façon? Genre qu'ils nous protègent et nous guident comme des anges gardiens?

Sophie :     Tu l'sais ç'que j'vas répondre, alors pourquoi tu poses la question?

Marie :      J'sais pas. Je me dis que même si tu crois pas en Dieu, tu crois peut-être quand même à une sorte de vie après la mort.

Sophie :     J'pense pas que tu soyes dans un bon état d'esprit en ce moment pour entendre ç'que je pense de t'ça. Pis tu veux pas vraiment savoir ce que moi je crois, t'espères juste que je confirme ce en quoi tu crois déjà.

Marie :      Faque tu penses vraiment qu'y a rien? On vît, on meurt pis pouf c'est fini? On n'existe pu?

Sophie soupire sans répondre et continue de fixer l'eau.

Marie :      Comment tu peux croire ça? Ça serait horrible…

Sophie :     (D'un ton agacé et désireuse de clore le sujet) Bon. Premièrement, c'est pas parce que quelque chose serait horrible que c'est forcément faux. C'est horrible qu'il y ait eu un génocide au Rwanda; bin y en a eu un quand même! Pis deuxièmement, c'est pas si terrible que ça quand on y pense que y aille pas de vie après la mort.

Marie :      Comment ça « pas si terrible »? Comment tu fais, toi, pour accepter la mort d'un proche si pour toi ça veut dire qu'il existe pu du tout?

Sophie :      J'essaye… disons, de voir le temps comme… un espace.

Marie :       Hein?

Sophie :     (Pointant un pédalo qui est amarré au bord du canal) Imagine que ça c'est une machine à voyager dans le temps.

Marie :      (Riant) Quoi?

Sophie :     Pour vrai. Imagine ça. Donc y a deux places, c'est parfait, on embarque toutes les deux dedans et on recule dans le temps! Mettons qu'on s'en va un an dans le passé. Qu'est-ce qui arrive avec ta tante Jeannine et mon chien Pollux?

Marie :      Bin, ils sont pu morts.

Sophie :     Exact. Et comment ça se fait qu'ils sont vivants? Est-ce que la machine les a ressuscités et va leur redonner la mort mèqu'on revienne dans le présent?

Marie :      Non non. Ils sont vivants parce qu'on est revenu dans le passé pis qu'ils étaient vivants dans ce temps-là.

Sophie :     Voilà. Donc nos proches trépassés n'ont pas cessé d'exister. Ils sont vivants mais dans le passé.

Marie :      Mais ça l'existe pas les machines à voyager dans le temps.

Sophie :     Ç'pas grave! Ça veut juste dire que nous on peut pu retourner dans le passé. Mais c'est quand même là que se trouvent nos défunts. C'est comme s'ils étaient dans un lieu où nous autres on n'est pu.

Marie :      Ouin… J'pense que j'comprends ton point mais… ouin, bof.

Sophie :     C'est ça que j'ai dit à la nièce à mon chum l'autre jour.

Marie :      Quoi ça?

Sophie :     Bin la p'tite m'a demandé où était sa grand-mère décédée. Faque je lui ai dit qu'elle était dans le passé.

Marie :      Voyons don. Elle a quoi, genre six ans? Tu peux pas dire un affaire de même à une enfant. Elle est trop jeune pour comprendre.

Sophie :     Justement. Elle comprend pas trop ce que ça veut dire, ça, « le passé ». Faque, en remettant le mot en contexte, elle a l'impression que c'est juste un endroit inaccessible aux vivants et où vivent les morts.

Marie :      Hum… faque c'est un peu comme si tu lui disais que sa grand-mère est au ciel?



Sophie :     C'est exactement comme si je lui disais que sa grand-mère est au ciel. Sauf que, mèqu'à soye plus grande pis qu'à comprenne ç'que ça veut dire le mot «/passé/», elle va avoir le choix de garder sa croyance en changeant de mot ou de changer sa croyance en gardant le mot. Je veux pas pis je peux choisir à sa place ses croyances.

Marie :      Ouin chu pas sûre d'être d'accord mais en tout cas.



SCÈNE 2

Les deux filles sont assises dans l'herbe sur le bord de l'eau. Marie a sorti son appareil photo. Sophie mange un popsicle et l'a presque fini.

Marie :      Oui mais mettons que c'est toi qui est mort, qu'est-ce que tu vis?

Sophie :     Tu vis pas, t'es mort.

Marie :      Non mais, j'veux dire, qu'est-ce tu ressens?

Sophie hausse les épaules.

Sophie :     (Articulant mal puisque ayant son popsicle dans la bouche) E-rien.

Marie :      E-rien? Faque pour toi quand t'es mort tu fais juste être pogné dans un néant ténébreux pour toujours?

Sophie :     Même pas. Tu ressens rien. Ni douleur, ni plaisir, ni même le passage du temps. T'existes pu.

Marie :      J'peux pas m'imaginer ça.

Sophie :     Check, (elle montre le bâton du popsicle qu'elle vient de finir de manger) tu vois cet objet-là? Il commence ici (elle pointe l'une de ses extrémités) et finit là (elle pointe l'autre extrémité). Y existe pas ailleurs qu'entre ces deux points. Tout ç'qui existe a une étendu limitée dans l'espace!

Marie :      Hum-hum (acquiescant).

Sophie :     Bin si tu te dis que le temps, dans le fond, c'est comme l'espace, tu te dis que notre finitude est pas juste spatiale, mais temporelle aussi. Dans le temps, j'existe juste entre ces deux points (elle pointe à nouveau les deux extrémités de son bâton de popsicle) qui sont ma naissance et pis ma mort. C'est facile à imaginer, même que c'est logique quand tu y penses.



Marie :      Oui mais, mettons, mèque je meurs. Tsé un instant mâ être quelque chose, consciente pis toute, pis l'instant d'après c'est fini, j'existe pu? Y me semble que ça se peut pas. J'arrive pas à m'imaginer ç'que ça me ferait à ce moment-là. Tsé ç'que t'expérimentes personnellement quand c'est toi qui arrête d'exister.

Sophie :     Je sais pas trop… j'me dis qu'on vit jamais vraiment ça. Notre conscience se déplace dans le temps mais à se trouve toujours à un moment où àl existe. (Elle sort son livre de sa sacoche) Tiens, ça ç't'un livre que ch't'en train de lire. Chu rendu là (Elle pointe son signet qui est environ au milieu du livre). Qu'est-ce qui va arriver au livre mèque je l'aille fini? Il va-tu disparaître? Bin non.

Marie :      C'est quoi le rapport?

Sophie :     Le livre existe au complet, du début à la fin, peu importe où je suis rendu dans ma lecture, et même si je l'ai fini ou que je l'ai même pas commencé. La vie c'est peut-être pareil. Le moment présent c'est peut-être juste comme un signet, mais même si on a l'impression d'être juste des signets, on est des livres. Peut-être que c'est comme qu'à la fin de ma vie, je la recommence encore, exactement de la même façon, sauf que je me rappelle pu l'avoir déjà vécue. Ou peut-être que c'est comme quand t'écoutes une liste de tounes sur ton lecteur mp3 (Elle pointe le iPod de Marie). Tsé mettons que chaque jour de ma vie est comme une toune, pis que la liste est sur shuffle. Faque quand je me couche le soir, en me réveillant je peux me retrouver dans n'importe quel autre jour de ma vie. Trente ans dans le futur peut-être, ou le matin de ma fête de cinq ans. Mais à chaque fois, je peux juste me rappeler des souvenirs de ce qui se trouve en amont dans l'axe du temps. Je peux même revivre plein de fois la même journée. L'affaire c'est qu'en me couchant le soir, je peux être sûr que le lendemain mâ me réveiller un jour qui est pendant ma vie pis jamais après ma mort. Donc je ne serai jamais morte parce que le passage du temps est subjectif.

Marie fait une face exprimant une compréhension partielle et des doutes sur la santé mentale de son amie.

Sophie :     Mais dans le fond, toute ça c'est peut-être juste ma façon à moi d'éviter de confronter la réalité. Au fond, la mort c'est peut-être juste vraiment le néant.

Marie :      J'arrive pas à m'imaginer ce néant.

Sophie :     Moi non plus j'arrive pas à me représenter ça. Mais quand on y pense, tu peux pas non plus t'imaginer c'est quoi d'exister pour toujours. Ça voudrait dire que, mettons, dans mille milliards de milliards d'années, on serait encore là, sous une forme ou une autre, alors que la Terre pis le Soleil seraient détruits depuis longtemps.

Marie :      Ouin c'est sûr que j'peux pas me représenter l'éternité entière, toute d'un coup, vu que c'est infini. Non pour ça t'as raison, c'est pas plus concevable que l'inexistence. Mais tsé, si je prends ça un petit bout à la fois, même si j'existais depuis mille milliards d'années, j'arriverais plus facilement à me dire que je vais être encore là demain, sous une forme ou une autre, plutôt que de me dire que ma conscience va cesser d'exister.

Sophie :     C'est normal qu'on puisse pas se représenter notre propre annihilation. Ça serait comme d'essayer de peindre une toile qui représenterait l'absence de cette toile. C'est parce qu'on confond notre représentation du monde avec le monde réel qu'on se sent en-dehors du monde pis au-dessus de lui. Tsé, dans le fond, toutes les consciences de l'univers doivent se sentir immortelle.

Marie :      Comment ça?

Sophie :     Bin, mettons… Euh… Ta caméra par exemple…

Marie :      Elle est cool, hein? En plus de prendre des photos, tu peux filmer avec une qualité pas pire.

Sophie :     Imagine que ta caméra ait une conscience.

Marie :      Hein?

Sophie :     Imagine que ce soit comme une personne, ok? Donc, ta caméra pense et a une conscience. Comment elle voit le monde autour d'elle?

Marie :      Bin… en prenant des photos pis en filmant j'imagine.

Sophie :     C'est ça. Faque toute sa représentation du monde c'est une série de films et de photos qui sont dans elle. Donc mettons que cette caméra pensante décidait de réfléchir sur le monde pis sur elle-même, elle aurait l'impression que le monde n'est qu'une suite de photos et de films, non?

Marie :      Oui, sûrement…

Sophie :     Pis elle, quand elle réfléchirait à sa nature et à la place qu'elle occupe dans le monde, elle aurait forcément l'impression d'être à l'extérieur de ce monde fait de photos et de films qu'elle s'est construit à l'intérieur d'elle-même. Elle est plus que juste une photo. Mettons que depuis le début de sa vie sa fonction «|record|» soit activée, elle ne pourrait pas s'imaginer ce que c'est que d'être à off. Elle peut s'imaginer qu'un objet autour d'elle soit détruit et cesse d'exister, parce qu'elle peut filmer ça. Mais comme elle ne pourrait filmer sa propre destruction, elle aurait l'impression d'être immortelle.

Marie :      Ch'pas sûre de comprendre. Ce que t'essaye de dire, c'est que la caméra se pense immortelle et séparée du monde parce qu'elle confond le monde réel avec sa représentation du monde?

Sophie :     T'as compris. Un système qui se fabrique une représentation du monde va nécessairement se percevoir lui-même comme externe à sa représentation du monde.

Marie :      Mettons…

Sophie :     Mais nous autres, on sait que cette caméra fait partie du monde et qu'elle n'est pas immortelle. On sait aussi qu'elle n'est pas un tout unifié et insécable mais qu'elle est décomposable en différentes parties qui interagissent entre elles pour lui donner les différentes facultés lui permettant de se construire une représentation du monde. On le sait parce que nous on est à l'extérieur de elle, faque on peut l'étudier. Mais elle-même à peut pas se disséquer elle-même.

Marie fait une face confuse ou incertaine.

Sophie :     Ouin ch'pas claire, hein? Laisse faire.

Marie :      C'est surtout que ch'pas à l'aise avec l'idée de comparer un humain à un appareil photo. C'est quand même juste une machine. Si je te suis bien, ça veut dire que pour toi on n'aurait pas d'âme? On serait juste comme des machines mais faites avec des os pis d'la viande? J'peux pas croire qu'on soit yinque ça…

Sophie :     Comment ça « yinque ça »? Tu parles comme si c'était rien. Le cerveau humain c'est pas mal l'affaire la plus complexe qu'on connaisse dans l'univers. Pourquoi faudrait qu'on soye plus que ça? D'après moi c'est surtout notre désir d'immortalité qui fait qu'on a d'la misère à accepter qu'on est « yinque ça ». Il me semble que y a aucun phénomène de notre esprit qu'on puisse pas expliquer par la neurologie.

Marie :      Mais tsé, on a quand même d'autres indices qu'on n'est pas juste des corps physiques. Qu'est-ce tu fais des cas où des gens ont réussi à communiquer avec leurs proches décédés grâce à un médium? Tsé des fois il disait des choses que juste eux pouvaient savoir. Pis qu'est-ce tu fais des maisons hantées? Des pouvoirs surnaturels de l'esprit sur la matière? Y a eu toutes sortes d'anecdotes comme ça qu'on entend parler. Ça peut pas être toute des mensonges.

Sophie :     J'pense pas ça non plus, mais tsé le monde qui ont vécu des affaires de même y ont pu se tromper, pis leur histoire a pu être modifiée quand elle s'est transmise d'une personne à l'autre. Pis c'est vrai aussi qu'il y a des charlatans. Pour moi, tant que c'est pas prouvé scientifiquement me semble que c'est pas mal hâtif de croire à ça.

Marie :      Mais y a des fois où c'est juste comme un feeling pis ça peut pas s'analyser scientifiquement. Quand mon grand-père est mort, ma grand-mère disait qu'elle sentait parfois sa présence tout près d'elle. Même qu'une fois il lui a parlé dans un rêve.

Sophie :     Ça veut rien dire ça. Des fois j'ai l'impression que le fantôme de mon chat se promène dans mon appart. J'entends le bruit de ses pas ou des faibles miaulements.

Marie :      Mais ton chat est pas mort. Tu l'as donné à ta sœur parce que ton chum est allergique.

Sophie :     C'est ça mon point. Vu qu'il est pas mort, ça peut pas vraiment être son fantôme. C'est dans mon imagination. Chu habitué de l'entendre courir et miauler, pis là soudainement je l'entends pu, faque mon esprit transforme les bruits ambiants en miaulements, parce qu'il a l'habitude d'en percevoir. C'est la même chose avec les humains, quand on voit pu pendant longtemps ceux qu'on est habitué de voir, on va plus rêver à eux la nuit ou « sentir leur présence » (Elle mime les guillemets) avec nous. C'est comme quand une personne se fait amputer pis qu'elle sent que ça lui pique sur son membre fantôme.

Marie :      Mouais, je continue de penser que c'est plus que ça.



SCÈNE 3

Les deux filles sont accotées sur le bord d'un autre pont. Les deux fixent l'eau, l'air songeuses, sans rien dire.

Marie :      Pourquoi la vie? C'est quoi le sens de tout ça…?

Sophie reste silencieuse et songeuse mais a une légère réaction.

Marie :      Tu crois que la vie n'a aucun sens, hein? Ça m'étonne pas.

Sophie :     J'ai pas dit ça.

Marie :      Bin si y a pas de vie après la mort, je vois pas comment la vie pourrait avoir un sens.

Sophie :     C'est justement parce qu'on n'est pas éternels et parce que y a pas de vie après la mort qu'on ressent le besoin de donner un sens à la vie.

Marie :      Bin non. Parce que si y a rien après, ça veut dire que mèqu'on meurt, on sera pu là. Donc toute ç'qu'on a pu faire va être sans conséquence pour nous.

Sophie :     Hum, on n'a ptête pas la même définition de cette expression-là « sens de la vie ». Tsé le mot « sens » pis le mot « vie » ça peut vouloir dire bin des affaires. Mais si pour toi la vie, au sens large, ça l'a un sens pis un but lié à l'ordre cosmique de l'univers ou quelque chose comme ça, bin c'est sûr que moi c'est pas quelque chose que je crois.

Marie :       C'est ça que j'dis. Tu penses que la vie n'a aucun sens.

Sophie :     Ç'pas ça. C'est juste que je pense pas que ça soit quelque chose d'absolu. C'est plutôt subjectif pis ça varie pour chacun. Mettons… tiens regarde les canards là-bas. (Elle désigne un groupe de canards qui nagent sur le canal.) C'est quoi la vie pour eux autres?

Marie :      Bin c'est des animaux. Faque pour eux c'est manger, dormir, copuler pis se sauver des prédateurs. Pis ptête une coupe d'affaires plus spécifiques à leur espèce, comme s'occuper de leurs canetons pis s'en aller dans le sud en hiver.

Sophie :     Pis tu penses-tu que ces canards-là se demandent des affaires comme «À quoi ça sert de vivre?» ou «Qu'est-ce qui va m'arriver après ma mort?».

Marie :      Non… Ils sont pas assez intelligents pour ça.

Sophie :     Ils sont même pas assez intelligents pour savoir qu'ils vont mourir un jour. Que c'est une inéluctable fatalité. Pis c'est pour ça qu'y z'ont pas de besoin de donner un sens à leurs vies. Ils se contentent de vivre. Point. Tsé si t'étais immortelle, ou simplement inconsciente de ta mortalité, tu pourrais vivre au jour le jour sans te demander ç'que tu devrais «/faire de ta vie/». Ça l'aurait même pas de sens de te demander ça.

Marie :      T'es-tu en train de sous-entendre qu'on devrait pas se poser de questions pis faire comme les animaux?

Sophie :     Non. Pas du tout. J'essaye juste de te faire comprendre l'origine de notre «/quête de sens\». On a le même désir de survie que les autres animaux, sauf qu'on est les seuls à comprendre que malgré tous les efforts qu'on va faire pour survivre, même si on mange bien, qu'on fait de l'exercice pis qu'on évite les situations dangereuses pour notre sécurité, bin on va quand même finir par mourir un jour ou l'autre. Ç'pour ça que si on se donne comme but de juste survivre, bin on sait qu'on va perdre à ce jeu-là un jour ou l'autre.

Marie :      Donc le sens de la vie, selon toi, c'est…?

Sophie :     Justement c'est ça mon point. La vie en elle-même n'a pas de sens. C'est à nous que revient la tâche d'y donner un sens. Pis c'est en la remplissant d'affaires qui font que ton existence dans son ensemble va être satisfaisante, même si elle est pas éternelle. Donc souvent, le monde vont donner du sens à leur vie en faisant quelque chose qui va leur survivre. Mettons, pour beaucoup de gens, ça va être de fonder une famille, mais pour d'autres ça pourrait être de faire avancer la science, de créer une œuvre d'art ou de militer pour une cause sociale. C'est ça donner du sens à la vie pour moi.

Marie :      Ok.

Sophie :     Mais si tu fais juste croire que la vie c'est rien, parce que y a quelque chose de bin mieux après la mort, bin tu donnes pas un sens à la vie. Tu nies la mort. Tu te crois immortelle, comme les animaux. Pire, tu penses que les choses vont forcément être mieux mèque tu soyes morte. T'acceptes ton sort pis t'endures en silence une vie désagréable en espérant une récompense divine post-mortem. Ç'pour ça que, pour moi, croire que y a quelque chose après la mort ça donne pas un sens à la vie. Au contraire, ça nous évite d'avoir à lui donner un sens.

Marie :      Ok mais, tu trouves pas ça un peu…? J'sais pas. Vide? Ou trop… flou? Tsé si le sens de la vie est subjectif, t'as aucun repère pour savoir comme trouver le sens à ta vie.

Sophie :     Oui mais ce qu'il y a de bien c'est qu'il n'y a pas de mauvaise réponse. Tu peux donner le sens que tu veux à ta vie pis personne va te dire à la fin « Non ç'tais pas ça qu'y fallait faire! » T'es vraiment libre. Tout est possible.



SCÈNE 4

Les deux filles marchent sur le bord de l'eau.

Marie :      C'est quand même épeurant, la mort, quand tu penses à ça.

Sophie :     La mort on peut pas s'en sauver pis, quand on est mort, on n'en souffre pas. Faque peu importe comment tu prends ça, notre peur de la mort est parfaitement inutile. Aussi bin de juste vivre pis de pas trop y penser si ça nous angoisse.

Bref moment de silence.

Sophie :     Faque tu viens-tu au party chez Seb vendredi?

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